Situation épidémiologique de l'encéphalite à tiques en Suisse Médecine des voyages

Publié le 15 juil. 2020 à 10h16

Biographie

Médecin retraité, spécialisé en médecine des voyages. Membre de la Société de médecine des voyages (depuis 2000) Formateur en vaccinologie et médecine des voyages (depuis 2000)

Liens d'intérêt

Absence de lien d’intérêt avec les firmes pharmaceutiques

En Suisse, l'Office fédéral de la santé publique (OFSP) a reçu 215 déclarations d'encéphalite à tiques depuis le début de l'année 2020. 

C'est plus du double de 2018, où il a été notifié 97 cas. 

Les tiques sont connues pour être les plus répandues pendant les mois d'été. 

Il est probable que des conditions météorologiques favorables, associées à des règles de distanciation sociale, ont incité de nombreuses personnes à s'aventurer dans les forêts, explique l'Office fédéral de la santé publique à titre d'explication. 

Il est également possible que des mesures de semi-confinement aient empêché certaines personnes de se faire vacciner.

Tous les cantons, à l'exception de Genève et du Tessin, ont été touchés.

L'Office fédéral de la santé publique souligne que le vaccin est une bonne contre-mesure à la méningo-encéphalite à tiques (TBE). 

Il est recommandé pour les adultes et les enfants, généralement à partir de 6 ans, qui séjournent dans une zone à haut risque. 

Une application gratuite pour les tiques pour smartphone développée par l'Université des sciences appliquées de Zurich fournit aux utilisateurs des cartes et des conseils utiles sur la façon de minimiser le risque d'être mordu par les tiques.

L'encéphalite à tiques est due à un virus appartenant au genre Flavivirus transmis à l'homme par la piqûre d'une tique infestée, essentiellement du printemps à l'automne (période d'activité des tiques). Cette maladie est une arbovirose, c'est-à-dire une maladie due à un arbovirus. Les arbovirus sont des virus obligatoirement transmis par un vecteur arthropode (moustique ou tique notamment) à des hôtes vertébrés (mammifères, oiseaux), d'où leur nom issu de l'anglais : ARthropod-BOrne virus. L'encéphalite à tiques est elle-même souvent désignée par son acronyme anglais (TBE, pour Tick-Borne Encephalitis), de même que le virus en cause (TBEV). Il existe trois types de ce virus : européen, extrême oriental et sibérien. 

La découverte de l'agent causal de la Russian Spring Summer Encephalitis et du rôle des tiques dans la transmission de la maladie date des années 1930.

En France, le premier cas a été décrit en 1968 chez un garde forestier en Alsace, région qui depuis demeure la zone de plus forte endémie.

Trois principaux sous-types de TBEV ont été décrits : 

  • le sous-type européen (TBEV-Eu) transmis par la tique Ixodes ricinus ;
  • les sous-types sibérien (TBEV-Sib) et asiatique (TBEV-FE), transmis par la tique Ixodes persulcatus

Cycle de transmission 

Le TBEV circule dans une vaste région qui s'étend du nord de l'Asie à l'Europe. Il y circule entre son vecteur, la tique dure du genre Ixodes, et de petits mammifères qui constituent le réservoir. Ils constituent les acteurs majeurs de cette maladie à transmission vectorielle. 

  • Le vecteur 

Le vecteur est Ixodes ricinus en Europe et  Ixodes persulcatus en Asie, avec une zone de superposition des deux espèces dans les pays Baltes, une partie de la Finlande et en Biélorussie (ECDC - European Centre for Disease Prevention and Control). 

La tique dure Ixodes se développe en trois stases (un terme utilisé en parasitologie pour désigner les différents stades évolutifs de la tique) : larve, nymphe et adulte. Le cycle complet s'étend sur environ deux ans dans la nature. Les trois stases peuvent être infectées mais ce sont les nymphes, plus abondantes dans l'environnement, qui sont le plus à risque pour l'homme. Du fait de leur petite taille par rapport aux femelles, elles sont aussi moins facilement repérées. Elles piquent principalement la partie basse du corps chez l'homme quand elles se trouvent à l'affût sur la végétation. 

En Asie une autre tique dure, Haemaphysalis concinna, peut transmettre le TBEV. Elle est la troisième tique la plus abondante sur la végétation en Europe centrale. Elle est aussi présente en France, surtout dans l'ouest. 

De même la tique Dermacentor reticulatus, deuxième tique la plus répandue dans l'environnement, a une répartition étendue en Europe. Elle intervient dans le maintien de la circulation du TBEV chez les animaux domestiques et le gibier. Elle pique plus rarement l'homme.

  • Les hôtes

Les petits rongeurs et les hérissons sont des hôtes de choix pour les tiques.

Les grands vertébrés, comme les sangliers et les renards, jouent un rôle important dans la dissémination du virus. Les oiseaux sont également responsables de la dissémination des tiques sur de longues distances et pourraient aussi disséminer le virus TBE. Les cervidés et les chevreuils sont des hôtes essentiels pour les tiques adultes compte tenu du volume de sang pris par ces tiques. 

Des animaux domestiques peuvent présenter des manifestations cliniques associées au TBEV comme les chiens, les chevaux, les moutons et les chèvres. L'homme n'est qu'un hôte accidentel et une impasse pour l'agent infectieux. 

  • La transmission

Les tiques acquièrent le virus lors d'un repas sanguin sur un hôte vertébré en phase de virémie (présence du virus dans le sang) et le transmettent à un autre hôte lors du repas suivant

La virémie de l'hôte ne dure que quelques jours, mais les tiques restent infectées toute leur vie, représentant ainsi le principal réservoir de ce virus. Les tiques porteuses de virus sont l'objet de modifications comportementales et se trouvent plus à l'affût en quête d'un hôte. 

Le TBEV est transmis dès le début de la piqûre car il est déjà présent dans les glandes salivaires au début du repas sanguin. La salive de tique augmente la virulence du virus et facilite sa transmission. 

En zone endémique, 0,1 à 5 % des tiques sont infectées en Europe  et 4 à 39 % en Asie. En Europe, les prévalences du TBEV dans les tiques I. ricinus varient généralement de 0,1 à 1,2 % selon les pays, les zones étudiées et les stases de tiques analysées. 

Au total, le TBEV a la particularité de circuler entre la tique et son hôte et dans la population de tiques par différents processus : 

  • chez l'homme par la piqûre de tique Ixodes (c'est le mode le plus fréquent) ou par la consommation de lait ou de produits à base de lait cru provenant d'animaux virémiques, notamment les chèvres. Cette modalité reste rare (1 %) par rapport à la transmission vectorielle ; 
  • chez les animaux (cervidés, renards, rongeurs, suidés, oiseaux passereaux) par la piqûre de tique principalement. Chez les rongeurs, Myodes rutilus notamment, il existe une transmission verticale de la femelle à sa descendance.  
  • chez les tiques, la transmission est trans-ovarienne, de la femelle à sa descendance.  Une tique qui s'infecte à la stase larvaire demeure infectée toute sa vie jusqu'à la stase adulte ; le virus n'est donc pas affecté par le processus de mue. 

Le virus persiste donc dans l'environnement selon différents mécanismes de transmission et par un cycle zoonotique avec des conditions abiotiques (température et humidité notamment) et biotiques (animaux réservoirs et tiques). 

En général, le pic d'incidence (nombre de nouveaux cas) des infections humaines coïncide avec les pics d'activité des tiques, c'est-à-dire pour I. ricinus de mars à juin puis de septembre à novembre. L'activité est cependant modulée par les conditions climatiques. D'autre part, en zone endémique pour le virus, on observe des micro foyers naturels, la distribution du virus n'étant pas homogène au sein d'une population de tiques dans un environnement donné, a contrario de la bactérie de la borréliose de Lyme.

Épidémiologie de l'encéphalite à tiques en Europe

 La situation est hétérogène selon les pays et à l'intérieur des pays, en fonction notamment de l'influence des politiques vaccinales et des activités humaines.  

Le pays rapportant la plus forte incidence est la République tchèque, où la vaccination est obligatoire mais non remboursée. 

La Suisse est également un pays à très forte endémie pour les infections à TBEV. L'incidence des infections à TBEV au sein d'un pays peut varier fortement d'une région à l'autre.

 Répartition des cas confirmés d'encéphalite à tiques - taux de notification pour 100 000 personnes par pays en Europe (UE et EEE), 2018 [ECDC].

Aspects cliniques, pronostiques, curatifs et préventifs 

L'infection à TBEV peut être asymptomatique. 

La période d'incubation dure de 2 à 28 jours après la piqûre de tique. 

Dans environ la moitié des cas diagnostiqués, l'infection commence par un syndrome grippal non spécifique (fièvre, céphalées, arthro-myalgies). 

Après une période sans fièvre qui dure 2 à 8 jours, des manifestations neurologiques variables non spécifiques surviennent dans environ 30 % des cas, pouvant aller de troubles légers à des troubles de la conscience (ralentissement psychomoteur, troubles de l'équilibre, syndrome cérébelleux, troubles phasiques, tremblements). 

La vaccination en France reste à ce jour uniquement recommandée pour les personnes voyageant dans les pays à forte endémie, y compris en Europe. L'existence de cette possibilité de prévention primaire efficace rend nécessaire une meilleure connaissance de l'épidémiologie et du retentissement de la maladie pour adapter si nécessaire les recommandations vaccinales. 

Diagnostic virologique 

La première phase de l'infection coïncide avec la phase virémique de l'infection. Au terme de cette première phase, une amélioration peut survenir, mais certains patients évoluent vers la phase neurologique de l'infection sans régression de la fatigue et des maux de tête. 

L'apparition de la réponse humorale (anticorps de type IgM puis IgG) coïncide avec le début de la phase neurologique. 

Les anticorps anti-TBEV de classe IgM peuvent être détectables plusieurs mois après l'infection et les anticorps de classe IgG peuvent persister toute la vie de l'individu.

L'amplification du génome viral par RT-PCR en temps réel permet d'établir un diagnostic spécifique de l'infection par le TBEV, dès l'apparition des signes pseudo-grippaux. 

La détection des anticorps anti-TBEV de classes IgM et IgG dans le sérum par la technique ELISA est la méthode de choix pour le diagnostic de TBE. Selon la zone géographique d'autres flavivirus pathogènes (fièvre jaune, dengue, West Nile virus) peuvent être présents, le test de neutralisation du virus doit alors être utilisé pour évaluer l'immunité spécifique contre le TBEV.

Source :  Promed.